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Carnet de bord littéraire

Carnet de bord littéraire


Tendu sur le fil

Publié par Plume vive sur 11 Juin 2016, 16:43pm

Catégories : #Mes écrits & Autre

Tendu sur le fil

Tendu sur le fil.

2ème 
Catégorie nouvelle. Concours: Art et Lettre de France

-Max, regarde… La cabine elle tient sur un fil, un tout petit fil.

Je soupirais en le regardant : cette parfaite petite copie de moi-même avec cette tête blonde et ses yeux bleu pâle où perçaient un soupçon d’anxiété. Pourtant, si extérieurement on se ressemblait, intérieurement nous étions diamétralement opposés.

– Qu’est ce qui se passe Lou ? Tu veux que je dise aux parents que tu as peur ? Finalement tu refuses peut-être pas aller à ton cours de ski ? - Ce n’est pas ça, murmura t’il, Mais si… Si ça se décroche, il va se passer quoi ? -Ca va pas se décrocher, répliquai je en soupirant, ce qu’il pouvait être borné… -Je sais mais au cas où ? Qu’est ce qui se passerait ? Je regardais autour de moi : le ciel bleu au dessus de nos têtes, la neige qui s’étalait comme de la crème glacée dans la vallée sous nos pieds, ces flocons blancs et brillants qui virevoltaient. Ces arbres qui tapissaient le fond de la vallée avec des traces d’animaux divers. Et puis la trentaine de personnes qui, comme des sardines, s’entassaient dans le téléphérique. Des enfants roux couverts de crème solaire, des ados, des vieux, des mecs le visage bruni par le soleil.

Des gamins qui descendaient pour la première fois, côtoyaient des pros de la piste noire.

Le téléphérique démarra, dans un chuintement grinçant. « – Alors… alors ? - On mourrait », soupirai-je, Ca te va comme réponse ?, quand je vis la tête qu’il fit, je regrettais un instant de lui avoir répondu ça, il avait l’air terrorisé le pauvre. Mais pourquoi me posait-il des questions comme ça lui ? Qu’est ce qui se passerait si… Bah écoute on mourrait. Rien de particulier en dehors de ça.

Il fait beau, on est en vacances et il arrive quand même à plomber l’ambiance. Chapeau petit frère, vraiment bravo ! Je devrais l’applaudir. Une fille de l’autre côté m’observait à la dérobée. Je vérifiais dans ses lunettes de soleil que rien ne clochait chez moi, mais non : j’étais toujours un beau gosse blond aux yeux bleus, une mâchoire carrée. Un tombeur en doudoune de marque que j’avais payée moi même avec mes économies et un pantalon bleu de ski énorme style mammouth. Je lui souris. Elle détourna le regard, enlevant ses lunettes pour dévoiler des yeux de biches, dans un geste qui se voulait sexy, elle était plutôt mignonne, des jolis cheveux roux tombaient en cascade autour de son visage ovale aux traits fins.

« – Max ? -Quoi encore ? - Tu vas m’accompagner à mon cours de ski ? J’ai peur d’y aller tout seul, de me perdre… De ne pas me faire d’amis. Et … de ne pas réussir à chausser mes skis. Papa m’aide toujours d’habitude. – Arrête de t’inquiéter tu ne vas pas te perdre ! Impossible, les emplacements des cours de ski sont juste en face du téléphérique. Et des amis tu vas t’en faire plein mais seulement si tu arrêtes de pleurnicher tout le temps. »
Je n’en étais pas vraiment sûr… Il était tellement timide, une timidité maladive, contrairement à moi si sûre de moi … Il n’osait jamais aller vers les gens, attendait que tout lui tombe tout crû dans le bec. Il faut dire que ma mère le couvait, c’était le petit dernier, celui à qui on passait tout… Et devine qui devait jouer avec lui à ses jeux, quand il voulait? Toujours moi ! Sinon je m’entendais dire que j’étais le plus vieux, que je devais prendre mes responsabilités, montrer l’exemple. La barbe quoi…

Parfois j’aurais souhaité m’en débarrasser, l’offrir pour avoir des vacances, à Louis qui était fils unique et qui me répliquait à chaque fois que je critiquais mon frère qu’il aurait tellement voulu avoir en avoir pour lui apprendre plein de choses, que c’était une chance. Il déchanterait rapidement. Qu’est ce que je pouvais apprendre à une chochotte pareille ? Là, nous étions partis pour son cours de ski. A 10 ans, il ne savait toujours pas faire ses lacets tout seul, j’avais dû l’aider, puis le temps qu’il aille au toilette enfile sa combinaison rouge… Nous étions en retard, réveillés à 7h pour partir seulement à 9 h. Ce qui nous avait obligés à faire la queue. J’étais moi-même impatient de dévaler les pistes sur mon snowboard rouge neuf. La cabine ralentit puis s’immobilisa complètement.

Il n’avait pas intérêt à être en retard, je ne voulais pas rester coincé ici moi. J’avais un peu le vertige même si je ne l’avouerais pour rien au monde, et puis … ça prenait des fois plus de deux heures pour le réparer, le temps que l’équipe intervienne, qu’ils découvrent le problème, qu’ils ramènent les pièces, qu’ils le réparent... J’étais pressé, j’avais pleins de choses à faire !!! Je ne m’inquiétais pas trop cependant, ces machins-là étaient vétustes, ce n’était pas la première fois qu’ils s’arrêtaient et ça avait toujours redémarrés.

La fille me relança un regard plus insistant cette fois ci. Je crois qu’elle est avec nous à la maison familiale de Saint-Larry en midi Pyrénée où je passais mes vacances chaque année. La cabine se mit alors à tanguer étrangement, de plus en plus vite, le câble au dessus de nous semblait bien fin tout à coup. « -Max… Max ? On va mourir ? », Demanda mon frère d’une voix geignarde.

La fille comme d’autres se détourna en soupirant. Les gens n’aiment pas entendre des questions comme ça. « Mesdames, Messieurs, ne vous inquiétez pas, l’équipe technique est bientôt sur place, afin de réparer au plus vite, je suis à votre entière disposition pour tout renseignement… Excusez- nous, pour ce désagrément ». Comment je pouvais leur demander quelque chose de là où j’étais ? Mon frère me fixait fixement, les larmes au bord des yeux. Non mais quel froussard ! Je n’allais pas céder à son caprice non mais quoi encore. Je refusais de lui répondre. Il se mit à pleurer. Je détournais le regard, l’ignorant. Tant pis si ma mère me tuerait ce soir. Il fallait vraiment qu’il se durcisse, une vraie fillette. Dans la vallée sous mes pieds, une mini avalanche se produisit, je regardais la neige formait une petite boule qui courait le long de la pente avant de finir par s’écraser contre un rocher en contrebas. Dans un paysage pareil, rien ne pouvait nous arriver !

Pourtant… Connaissez vous cette sensation que quand même le monde entier, vous dit que tout va bien au fond vous savez que c’est faux ? A cet instant-précis, je le pressentais. Je n’aurai rien pu faire de toute façon. Il est plus simple de faire comme tout le monde même si « une erreur ne devient pas vérité parce que tout le monde y croit » Gandhi. Quand la cabine se mit à tanguer au point de faire tomber des gens par terre, je sus que je ne m’en sortirais pas vivant. J’avais raison. On chuta. Longtemps. Longtemps…

Vous savez 20 mètres ce n’est pas haut, une chute libre ne dure pas longtemps, ça prend moins de 20 secondes. Seulement quand on tombe et que l’on sait que l’on va mourir, on a l’impression que ça dure plus que 20 secondes. On est comme dans une bulle, dans un espace temps à part. Le temps est relatif. Je ne sais pas si tout le monde avant de mourir ressent la même chose mais moi c’est ce que j’ai ressenti.

Pendant qu’on chutait… Je n’ai pas hurlé.

Je n’ai pas appelé ma mère, mon père, ma grand-mère, mon chien….

Je n’ai pas dit que j’aimais Françoise, Albert, Eloïse ou machin chose.

Je n’ai pas non plus cherché à rassurer mon petit frère qui semblait déjà mort (de peur) et me fixait avec ses yeux de chiot battu.

Je ne me suis pas mis à prier un dieu quelconque.

Je n’ai même pas pensé à ma petite amie.

Ni même à mes amis tout court.

Ni imaginaient les derniers instants de tous ces gens autour de moi si proche et pourtant si lointain.

Je ne me suis pas demandé comment c’est le paradis.

Ou l’enfer.

Je ne me suis pas interrogé ce que j’aurais changé à ma vie. Les regrets c’est pour quand on devient vieux.

Ni ce que je ferais si je devais mourir demain, enfin aujourd’hui comme la célèbre chanson de Pascal Obispo, qu’adore ma mère.

Ni à quoi ressemblerai la terre plus tard.

Non.

Je me suis dit que merde, j’avais encore plein de choses à faire moi dans la vie. Que les gens quand ils meurent, ils sont déjà vieux. C’est normal mais jeune ça non ce n’est pas normal. Limite j’étais entrain de faire une réclamation à je ne sais qui. On ne peut pas dire que ça ait changé grand-chose. Je suis quand même mort. La télécabine ne s’est pas mis à voler comme le tapis d’Aladin, je ne me suis pas téléporté, je n’ai pas eu soudain une armure en acier incassable…

J’avais l’impression d’être dans un ascenseur comme dans les parcs d’attraction sauf que dans les manèges, les gens ne tombent pas indéfiniment… D’ailleurs moi non plus.

Peut-être que je n’ai pas réalisé sur le moment possible. Je n’ai pensé qu’à moi, enfin … Je me suis aussi demandé comment s’appelait cette fille… Elle plairait sans aucun doute à Louis avec qui j’étais censé être aujourd’hui si mon frère n’avait pas eu son cours de ski.

20 ans plus tard.

La neige volait tout autour de moi. Elle m’encerclait, omniprésente. Je filais dévalant les pistes à toute allure. Des enfants skiaient avec leurs parents sous un soleil de plomb. Je les sentais me fixer. Je voyais les yeux de tous ces gens qui me regardaient sans vergogne, nullement gênés que je ressente le poids de leur regard. Je savais tous ce qu’ils pensaient… - Votre fille et votre femme sont en train de manger une crêpe de l’autre côté du domaine. Quel injustice, je suis sur que vous devez être aussi affamé que moi. Le ski creuse, m’annonça en riant mon moniteur affublé de son uniforme rouge. – Je sais, elles doivent bien s’amuser sans moi… Et comme moi, répondis-je en souriant. – Merci. Vous savez… c’est la première fois que je fais ça. – Vous vous débrouillez extrêmement bien. Mais vous savez c’est la première fois que je fais ça aussi. Il éclata de rire tout en descendant non filant sur la piste rouge Mirabelle 2. Je souris, la vitesse me grisait, le vent fouettait mon visage, la seule partie de mon corps exposée. Le soleil me réchauffait un petit peu. J’étais devenu un grand frileux.

Soudain, je sursautais, ce n’était pas possible. Impossible. Un garçon d’une quinzaine d’années sur un snowboard rouge et à ses côtés un gamin malhabile skiait en fixant la pente avec terreur. – Je… Vous… Vous pouvez suivre ces gamins ?, demandai-je - Quels gamins ? demanda t’il, regardant de toute part. – mais, eux, dis-je en me tournant vers eux, ils me fixaient tous les deux, et le plus grand me fit un signe de la main qui me disait de me dépêcher. – Eux ? Il n’y a pas de gamin sur cette piste. Je bougeais, les cherchant des yeux, ils n’étaient plus là. Ils avaient disparu comme envolés, une étrange apparition, un songe de mon esprit. Un au revoir. Je me sentis comme apaisé. –Non rien laissé tomber», finis-je par répondre.

Il me fixa surpris mais n’ajouta rien.

« -Je peux vous poser une question indiscrète ? - Vous vous voulez savoir comment ça m’est arrivé c’est ça ? Pourquoi je suis ainsi ? - Vous savez dit-il en baissant les yeux, je n’aurai jamais osé poser la question mais j’ai entendu une histoire à votre sujet, j’aimerais savoir si c’est vrai. – Vous êtes curieux comme à peu près tous les gens sur cette planète. – Oui… Je l’avoue, répondit-il en rougissant »

On était arrivé en bas de la piste, il fallait prendre le téléphérique pour remonter. « J’espère que ça va pas prendre trop de temps de le remonter » s’exclama un inconnu à voix haute disant sans se gêner, ce que tout le monde pensait tout bas.

Le moniteur me souleva de la sorte de siège où je me trouvais, il dû d’abord enlever les différentes couvertures qui me protégeaient du froid, puis m’amena sur le télésiège qui était à l’arrêt. Il se débrouilla parfaitement. Enfin assis, il installa le matériel derrière nous. Le tout en moins de 2 minutes top chrono. « Vous voulez refaire cette descente ou bien une autre ? -J’aime bien celle-là !, répondis je »

Installé « confortablement », je lui racontais tout …

Mon frère/ Mon héros. Moi. La chute du téléphérique. La mort de tout le monde y compris Max, mon frère, mon sang. Moi qui avais survécu. Cette cassure. Le long coma. Puis l’hôpital. L’annonce du médecin tétraplégique à vie… Incapable du moindre mouvement.
Mais ce que je ne lui dit pas c’est la culpabilité. La culpabilité du survivant. La culpabilité des employés dans la station de ski. La culpabilité de mes parents. La culpabilité, dans les yeux des gens. Ma culpabilité vis-à-vis de mon frère…

« - Vous avez eu de la chance ! - J’ai eu, comment dire, du mal à répondre à cette question qui n’en était pas une, à me persuader de la réponse, de ma réponse. Mais maintenant je dirais oui, une partie de ma vie s’est brisée ce jour là mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille alors j’ai continué parce que contrairement aux autres je suis encore en vie. Et pour eux je me devais de vivre, une vie que mon frère n’aura jamais eue ».

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